Ce qui s’appelle prendre une veste !

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Au milieu de la troupe des petits hommes verts présidée par Billy Payne, chairman de l’Augusta National, à côté d’Adam Scott qui va devoir rendre son paletot périmé, un homme ému est là, anxieux comme un élève qui doit passer chez le directeur. Il a marché fièrement vers le club-house, droit comme un i, assurant les derniers trous où il lui suffisait de tenir bon pour l’emporter, mais on voit bien qu’il vient de pleurer. Il a les yeux encore embués et un peu hagards, il est submergé par l’émotion. C’est le vainqueur, Bubba.

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Gerry Lester « Bubba » Watson, 35 ans, natif de Bagdad en Floride, est un homme incroyable comme son prénom-surnom, attachant, intéressant, atypique dans son golf comme dans sa personnalité.

C’est d’abord un golfeur magnifique, d’une habileté et d’une puissance incroyables, osant au cœur de la mêlée taper comme personne des drives qui volent plus de 300 mètres, comme au trou 13, où il a littéralement cassé son jeune adversaire du jour Jordan Spieth. Mais ce cogneur est aussi capable d’atteindre une moyenne de 2,80 sur les pars 3, ce qui prouve la finesse de son toucher et sa maîtrise du petit jeu. Six Masters disputés, deux victoires, qui dit mieux ? Surtout pour quelqu’un qui affirme n’avoir jamais pris une leçon de golf de sa vie ! Bubba joue donc au golf à sa manière, qui est unique. On dirait parfois qu’il est dans une partie amicale et qu’il dit à ses copains : « Eh ! Regardez ! Je vous parie une veste verte que du sous-bois, je vous envoie la balle à 90° sur le green ! » Et il le fait, comme en 2012. « Eh ! Regardez les gars ! Je vais balancer un parpaing qui va sortir du cadre et revenir plein fairway à plus de 300 mètres d’ici ! » « Non, Bubba, pas maintenant, c’est le Masters et il reste cinq trous ! » « Si, si, vous allez voir, on ne la verra plus, elle va contourner les arbres et s’arrêter avant l’eau, là où les autres arrivent à peine en deux coups, cela va être top ! » Il sort son driver rose, et boum, fer 9 derrière sur le par 5, et deuxième veste verte.

 

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C’est aussi un joyeux compagnon. Allez les gars, il paraît que je viens de gagner 1,62 million de dollars, on va fêter cela… au Waffle house. Et il tweete une photo du dîner du champion en compagnie de sa femme Angie et de son meilleur ami Judah Smith, un pasteur de Seattle.

Bubba aime s’amuser. Il ne cherche jamais à se fabriquer une image conventionnelle et donneuse de leçons, il se déguise, communique, dufnerise, poste des vidéos ridicules et hilarantes avec les Golf Boys, ses copains Rickie Fowler, Ben Crane et Hunter Mahan, exhibant sa toison pectorale sans inhibition… Il participe avec Oakley à la création d’un hovercraft pour remplacer les voiturettes de golf, il en devient le pilote d’essai… et là aussi, la vidéo est visionnée par plus de 60 millions de personnes.

Il achète des voitures spectaculaires et voyantes, et il les conduit tous les jours. En 2012, Il acquiert aux enchères pour 110000 dollars « General Lee », la Dodge Charger 1969  mythique de « Shérif fais-moi peur », grâce à laquelle les cousins Bo et Luke finissent toujours par duper le shérif corrompu qui les poursuit. Il tweete aussitôt « Just got my dream car ! » Bref, il s’amuse comme un enfant, vit ses rêves d’adolescent et ne s’en cache pas.

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Bubba est même parfois désarmant de normalité. En conférence de presse, on lui a demandé ce qu’il avait fait pour attendre le dernier tour. Il a répondu qu’il avait dormi, puis qu’il était resté au lit faire la grasse matinée avec sa famille après le petit déjeuner, ravi de la compagnie de sa femme et de son fils avant d’affronter la foule et la pression médiatique. C’est que Bubba est aussi un mari, un père, un chrétien, un fils fidèle, qui défend toutes ces valeurs avec beaucoup de conviction et de naturel. Il a avoué qu’en 2012 il lui avait été difficile d’assumer à la fois sa paternité et sa première veste verte, parce que son fils Caleb n’avait pas eu de père depuis le premier mois de sa vie et qu’il avait donc besoin de lui. Il avait alors décroché du golf en enlevant certains tournois, parce que « essayer d’être un bon mari, un bon père à ce moment-là était la chose la plus importante. » Il est revenu hier sur cette paternité, avouant en tirant sur le revers de sa veste verte fraîchement endossée : « Je ne devrais pas dire cela, parce que je viens de la conquérir, mais la présence de mon fils signifie plus pour moi que la veste verte. »

J’ai personnellement rencontré Bubba en novembre dernier lors de sa venue en France pour le Richard Mille Invitational. Il m’a reçue volontiers pour une interview où j’ai surtout découvert une vraie personne, authentique et vraie. Sa simplicité et son humanité m’onT touchée autant que la qualité et la puissance de son jeu de golf. On peut le voir à la fois intraitable sur les fairways et généreux dans la vie, introverti et ouvert, souriant et râleur, anxieux et décontracté, fort et fragile. Il semble impassible et fier, col serré et démarche altière, mais ne peut finalement cacher ses émotions et se laisse submerger par les larmes en serrant frénétiquement son caddie, puis en embrassant sa famille sans ostentation, mais avec le sentiment du devoir accompli…

Un type finalement plutôt normal… sauf qu’il vient de remporter brillamment, et pour la deuxième fois, le plus grand tournoi du monde.

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